J'ai rencontré Rico (de Federico) il y a treize ans. L'histoire d'amour la plus immense et passionnée qu'il est permis de vivre sur cette Terre. Mai 1996. Par hasard sur les Champs-Elysées. Distributeur automatique de billets.
"On gagne, sur celui-là ? me lance l'inconnu derrière moi.
- A tous les coups ! répliquai-je en m'éloignant avec un sourire.
Dix minutes plus tard, au tabac de la rue Marbeuf, la même voix derrière moi : tiens, on n'achète pas la même marque.
Et l'énergumène me propose d'aller boire... "un verre de jus d'orange" au Virgin. Jamais entendu d'invitation aussi fantaisiste, je craque.
Et je suis tombée sous le charme de cet être immensément charismatique, fantasque, généreux, sexy, sensible, intelligent, sauvage, libre, indépendant, narcissique, imprévisible, dangereux, séducteur, beau et envoûtant, déjanté, étourdi, parfait. L'attraction, sans la gravité.
Semaines de délires, remplies de rigolades comme ce dimanche après-midi chez Seb à regarder le télé-achat entre Virilec (pour vous les hommes) et Depuraform (pour nettoyer vos organes) !
Dire que c'est lui qui m'a emmenée un samedi matin annuler la publication des bans à la mairie parce que je ne voulais plus me marier avec un autre... ni cette fois ni jamais. Lui, qui balançait par la fenêtre de la bagnole les CD qui ne lui plaisaient plus en traversant le Louvre à tout blinde. Lui encore qui s'est pointé un soir chez ma coloc/meilleure amie et m'a donné un trousseau de clés en me disant : "Allez viens, tu déménages". Sans rien me dire, il m'avait trouvé mon premier petit meublé.
On a joué au chat et à la souris quelques semaines. On se voit, on ne se voit pas, on se décommande, on fait mariner l'autre, on change d'avis. 11 juillet 1996, 20h16 : un choc immense quand je m'aperçois que je n'avais pas compris. Que son absence me laissait vide et assoiffée. Je lui dis "je t'aime" pour la première fois.
Ma coloc commençait à en avoir assez de ce fou qui m'avait écrit un message à la bombe sur la chaussée sous ma fenêtre, resté dans le bitume bien longtemps après sa disparition.
Oui, parce que cet homme dont j'étais raide dingue amoureuse, qui m'emmenait chez Disney, ou chez KOH, au Café Inn, à la Kashba, au Palace où je me suis évanouie de trop danser ou dîner à Deauville pour mon anniversaire, comme aux puces de St Ouen ou au parc de Vincennes, ou au fin fond de la Corrèze, ou dans une discothèque de château qu'il n'a ouverte que pour moi, cet homme là un jour s'est levé, a dit qu'il partait et n'est plus jamais revenu.
Vu l'original, je me suis vaguement dit qu'il trafiquait quelque chose dans laquelle il ne voulait pas m'impliquer. Je lui ai couru après, je l'ai retrouvé à notre bowling, en vain je l'ai supplié de m'expliquer, j'ai harcelé de questions notre meilleur ami qui ne m'a dit qu'une chose : il est parti à l'autre bout du monde.
Je ne mange plus, je ne dors plus, je ne respire plus, et je ne sais pas encore que ça va durer des années. Je ne me supporte plus, à chialer tout le temps. Quelle leçon d'humilité, comment ai-je pu te perdre...
Je fais des planques. Des heures, des nuits dans ma bagnole devant des portes, pour l'entrapercevoir. Et puis j'arrête. Colère et ridicule. Il n'a pas le droit, je mérite des explications, tout donner pour tout reprendre, est-ce que ça a du sens ?
Seb m'a dit ne garde pas trop d'espoir, n'attends pas, ta vie ne s'arrête pas là, personne ne mérite de souffrir comme tu souffres. Bref démoralisant à souhait, ce qui ne m'a pas empêchée de reprendre follement espoir. Ma meilleure amie m'a traînée au cinéma voir Chute Libre. Sans commentaires. J'ai passé la nuit dans la dernière chemise de mon amoureux, je voulais mourir dans son parfum.
Mon premier deuil a été comparable en puissance à ce que je venais de vivre : au-delà du désespoir immense, un ravage sans nom, un anéantissement, une bombe atomique qui a éradiqué toute sensation durant les quatre années qui ont suivi, une disparition dévastatrice qui a foudroyé ma vie.
J'ai perdu de vue notre meilleur ami, j'ai voulu mourir en déambulant sur les rails d'un train qui n'est jamais venu, j'ai quitté l'appartement où nous nous étions si souvent retrouvés et une fois perdus. J'ai cherché à comprendre. Pourquoi était-il parti ? Je ne me résolvais pas à penser "il m'a quittée", persuadée qu'il l'avait fait malgré lui pour quelque obscure raison et qu'un jour je le retrouverais. Jamais je n'ai autant vibré.
Je l'ai cherché durant 13 ans. J'ai appelé chez sa mère au bout de 5 ans. Au bout de 9 un ami m'a proposé d'aller tenter l'aventure à cet endroit du bout du monde précisément où Rico était parti. J'ai failli tout plaquer. Bon, je n'avais pas grand-chose à plaquer. Un boulot pépère, un chat. Mais je ne suis pas partie. J'avais peut-être peur de le retrouver, d'aller lire par-delà les océans la fin de l'histoire. Je savais que depuis le temps, il avait refait sa vie. 9 ans. S'il avait voulu revenir, il serait déjà revenu. Et j'étais certaine qu'il était capable de me retrouver. J'ai eu peur d'entendre mon coeur cesser de battre, de "savoir", enfn. Alors je suis restée, en continuant à le chercher à travers ceux qui croisaient mon existence, et il est resté l'homme de ma vie, celui pour qui j'aurais tout quitté, mari, enfants, maison, travail, sur un seul mot de lui.
J'ai raconté notre histoire, j'ai pensé à lui, mon Journal m'a rappelé sans cesse notre énigme, il m'a terriblement manqué, l'impression de vivre des vies parallèles, je me suis embarquée sur quelques bateaux en gardant un pied sur le quai, en attendant quelque chose... je ne sais pas quoi. Et bravement je savais qu'il fallait aller de l'avant parce qu'on ne recopie pas une telle histoire d'amour. Bizarre coïncidence, me dit mon cousin, ta propre mère a vécu le même genre de drame. Elle a attendu 23 ans avant de voir s'effondrer le mythe de son Prince Charmant perdu qui avait tout simplement refait sa vie sur un continent lointain et pouponnait gaiement sans s'être pourri la vie le moins du monde avec son souvenir. Et c'est après ces retrouvailles ratées qu'elle a pu refaire sa vie à la suite d'une longue dépression. Est-ce qu'une magnifique histoire d'amour a toujours une fin aussi moche ?
Alors j'ai réussi professionnellement et j'ai jeté mon dévolu au bout de dix ans sur celui qui lui ressemble le plus possible. Un coeur de rocker qui m'aime comme j'avais cru être aimée de Rico. J'ai quitté Paris qui était évidemment la métropole où j'avais le plus de chances de le recroiser un jour.
Mais forcément, j'ai fini par le retrouver. Parce que personne ne te remplacera jamais. Je lui ai enfin demandé pourquoi il était parti. Sans avoir la moindre idée de l'amour fou et irraisonné que je ressens encore à l'égard de son souvenir, il va me dire ce que je méritais de savoir depuis 13 ans. Qu'il est parti pour une autre.
Et un nouveau deuil doit commencer. D'urgence, docteur. Je n'ai plus à vivre entre parenthèses, et même si la vie que j'aime est toujours celle que j'ai vécue avec lui, je dois me faire une raison, il ne reviendra pas et ne me demandera jamais de tout quitter pour lui non plus. C'est la fin d'un long épisode romanesque de ma vie.
Est-ce que j'aurais dû aller à la rencontre de ce deuil il y a 4 ans quand l'opportunité m'était offerte ou ai-je eu raison de vivre quelques années de plus dans mon joli petit rêve rose qui m'évitait la claque que je vais me prendre ?
Peu importe... visiblement, ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai le courage d'aller chercher ma vérité.
Tu parles, il y a ces jours-ci terriblement longs où je me sens malade, trahie, dévastée, où je pleure dans ma voiture parce que j'y suis seule, je suis totalement perdue comme s'il venait seulement de me quitter, ma vie entière me semble brutalement vidée, dépourvue de sens, comme treize auparavant. Mais je m'accroche à l'idée que je vais être délivrée, délivrée de cette longue incertitude, pourvu qu'il me dise que ma folie n'a d'égale que son indifférence et que mon espoir n'a pas plus de sens que son départ à l'époque.
Hé Docteur, est-ce qu'un livre a toujours une dernière page ?